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« L'hymne à la joie » Pour une ambition artistique - Sonia Masson - 75, Marie-Pierre Boursier - 92

« Le théâtre facile est objectivement bourgeois ; le théâtre difficile est pour les élites bourgeoises cultivées ; le théâtre très difficile est le seul théâtre démocratique.

Ouvrier, ta difficulté à comprendre ce théâtre consiste en un manque pur et simple de ces instruments que la société ne t’a pas donnés. » (Pier Paolo Pasolini – adresse au public pendant les répétitions d’Orgie - Turin 1968)

Et pourtant, combien de fois avons nous entendu autour de nous, dans les quartiers populaires de nos villes : « le théâtre, l'opéra, le musée … ce n'est pas pour moi. Ce film, ce livre est trop compliqué pour moi. La musique classique je n'aime pas. » ? Cette fracture n'est apparue que très récemment, au cours des années 70. Pour exemple, nous savons que le tourneur Missak Manouchian allait régulièrement à l'opéra ; que pendant des années les comités d'entreprise pré-achetaient les 2/3 des places pour la saison au TNP (et avec toujours au programme des pièces de la dramaturgie contemporaines), que ce sont des poèmes d'Aragon (La rose et le réséda) et de Paul Éluard (Liberté) que l'aviation lançait sur la France pour mobiliser le peuple en 1943 !

D'où vient qu'aujourd'hui une culture serait faite pour les uns et pas pour d'autres ? Pourquoi, pour certains, le divertissement dont la télévision est la prolongation et pour d'autres, dans leur entre-soi, le théâtre, le concert, l'opéra etc….

Lorsque le maire de droite, nouvellement élu au Blanc-Mesnil, décide la fermeture du théâtre et le licenciement du directeur du Forum, le motif invoqué est : « Ce que vous faites n'est pas divertissant » et « ce n'est pas de ça dont les gens ont envie ». Cela s'est répété à l'envi dans de nombreuses villes et pas seulement de droite. Il faut divertir le peuple ! Lui donner ce qu'il est sensé aimer, ce qu'il « connaît », traduire ce qu'il a vu à la télé. Ce qui fait de l'audimat ! C'est le néo-libéralisme, dans toute sa violence, dans toute sa haine de classe, appliqué à la politique culturelle.

Seule une minorité aurait la chance de vivre l'art, pris dans son sens originel la culture. Et pour les autres c'est le divertissement. Les artistes, les créateurs seraient sommés de faire du divertissement consommable sur place et si possible à emporter. Au diable la création, l'expérimentation, le temps long nécessaire à cela. Il faut aller vite, faire du chiffre, remplir les salles, les festivals, répondre à une logique de rentabilité. On retrouve cette même rupture dans tous les domaines de la société.

Or l'appropriation des enjeux et des œuvres artistiques demande du temps ! Tout le contraire de la logique de l'audimat. Même en ce qui concerne les phénomènes artistiques issus des cultures dites populaires, comme le jazz, seules leurs manifestations les plus grossières trouvent une large diffusion (comme un jazz mou et aseptisé de hall d’hôtel), et il faut être parmi les happy-few pour se frayer un accès vers des manifestations exigeantes et qui ont gardé tout leur sens et leur caractère novateur (comme l’improvisation).

Et pourtant partout sur le territoire, des artistes, des créateurs résistent, et continuent d’expérimenter dans la plus haute exigence et dans l’échange avec le Tout-public, comme Édouard Glissant parlait du Tout-monde.

Alors une question se pose aux communistes, nous semble-t-il et ce, au-delà du nécessaire soutien aux artistes : qu'est-ce qu'être anti-libéral en terme d'Art, de culture ? Pour quelle politique culturelle devons-nous nous battre, qui soit émancipatrice, et en rupture avec la société néolibérale portée par les gouvernements successifs ?

Nous sommes signataires du texte alternatif n°1 « l'Ambition communiste pour un front de gauche populaire et citoyen ». Dans sa première partie « réhabiliter la possibilité de changement » le texte dit : …« À partir de la conscience d'une communauté universelle de destin, c'est bien la possibilité du mouvement vers du meilleur, et donc au fond la possibilité communiste qu'il faut réhabiliter. Or, parce que l'incrédulité est le produit des mythologies que répand l'idéologie dominante, tout l'enjeu pour les communistes est bien de contribuer à faire émerger et à légitimer un nouvel imaginaire politique qui s'y substitue. »…

Oui, nous voulons aller vers le meilleur, vers ce qui libère, rend digne, émancipe et ce que nous voulons construire avec le peuple, tout le peuple, est exigeant, demande effort et volonté, mais est tellement enthousiasmant.

Dans un certain nombre de villes communistes nous travaillons, et nous sommes bien les seuls, dans ce sens. À l'exemple de Gennevilliers qui fait construire par Rudi Riccioti et décorer par des œuvres d'Hervé Di Rosa un centre socio-culturel en plein cœur du quartier le plus populaire de la ville et qui vient aussi de rénover le conservatoire de musique en doublant sa capacité d'accueil, soit 1 500 élèves, 45 salles, un studio d'enregistrement et qui fera dire au Maire de la ville lors de l'inauguration : « À Gennevilliers, nous faisons de la culture un enjeu majeur du développement humain. Car la culture représente notre humanité face à l’individualisme, à l’indifférence et au mépris de l’autre qui s’immisce trop souvent dans la société. Nous faisons aussi le pari de l’excellence culturelle au service de l’ambition éducative que nous défendons pour chaque enfant gennevillois. Dans une ville populaire comme Gennevilliers, la transmission d’un capital culturel est nécessaire à l’épanouissement de chacun. La culture est souvent vue comme un luxe auquel seuls les plus favorisés ont accès. Ici, la culture est un bien commun et nous défendrons cette idée sans relâche car les classes populaires le méritent, de l’enfant d’ouvrier à l’enfant de cadre. »

Parallèlement à ces efforts de quelques uns, à leur pugnacité, à leurs choix politiques courageux, et malgré des dotations budgétaires en baisse, force est de constater que dans le domaine culturel nous avons intégré la rupture dont nous parlons plus haut dans le même moment que nous nous sommes éloignés des classes populaires. Ce qui est donc en jeu là, comme dans tous les domaines, c'est bien la question de notre rapport aux classes populaires.

Jean Vilar disait : « Il faut avoir le courage et l'opiniâtreté de présenter au spectateur ce qu'il ne sait pas qu'il désire. »

Ce qui implique que nous, communistes, que nous soyons militants, élus, critiques ou public, ce que nous ignorons que nous désirons. Et cela sans exiger de positionnement politique des artistes. Leur rôle est d'imaginer ce que nous ignorons désirer et trop souvent cet inconnu nous fait peur.

Aujourd'hui, nous affirmons dans nos textes que nous plaçons la culture au cœur de notre projet de société, mais il y a loin de la coupe au lèvres. Lorsque nous faisons un questionnaire pour savoir ce « que demande le peuple », nous allons à contrario de cela. A contrario du désir, de l'imaginaire. Nous ne faisons pas confiance à l'inconnu. Ce qui devrait nous mobiliser c'est la réflexion et l'élaboration collective et démocratique d'un nouveau modèle de société.

Or reprenons ce qu'affirme Pasolini à propos du théâtre et que l’on doit étendre évidemment à l’Art en général : « le théâtre très difficile est le seul théâtre démocratique » et surtout ce qui relève d'une proposition forte : « Ouvrier, ta difficulté à comprendre ce théâtre consiste en un manque pur et simple de ces instruments que la société ne t’a pas donnés. »

Parce qu'on leur donne les outils pour y parvenir, des enfants apprécient dès leur plus jeune âge, la peinture, la musique classique, les textes…. L'Art.

«De l’expérience naît la pensée», disent les pédagogues !

Il nous faut donc être ceux qui affirmons haut et fort que tous les enfants, en commençant par ceux des classes populaires, doivent agir, faire, dessiner, jouer, danser, chanter … pour penser par eux-mêmes.

Nous sommes convaincus, avec Edwy Plenel, que « la politique est affaire d’imaginaire ». Mais un imaginaire, ça se travaille, ça se nourrit, une vie durant, et ce n’est d’ailleurs que comme cela qu’on parviendra à y trouver du plaisir. Cette joie de l’imaginaire et de la pensée est bien loin de la frénésie du divertissement.

Il fut un temps où nos statuts érigeaient en devoir aux communistes de se cultiver. Nous pensons plus loin. Nous pensons qu’il est de la vocation des communistes de rechercher autant que possible d’entrer en relation avec l’Art, comme spectateur, ou dans une pratique, et que le plaisir qu’il y trouvera sera à inscrire aux côtés de ses autres actes militants… Et cela dans une visée de liberté et d'égalité.

Notre horizon démocratique, qui se veut émancipateur, doit faire en sorte que toute citoyenne, tout citoyen ait les moyens, les outils, le temps de se forger une opinion, une pensée. Qu'il puisse s'approprier la réalité autant par une approche intelligible que sensible, en toute liberté. Et pour cela il doit en avoir les moyens. Les outils cognitifs pour connaître le monde. Les outils sensibles pour le ressentir et l'imaginer. Le priver de l’un ou de l’autre, c’est précisément dessaisir le citoyen de sa capacité à être au monde en être libre. Un être libre, pensant et sensible, pour un être agissant en conséquence. Donc tout comme il faut avant tout apporter aux futurs citoyens les mathématiques, l’alphabet, puis les connaissances, les outils critiques etc, il faut aussi leur apporter les moyens de ressentir, d'imaginer, et de nommer les émotions, en commençant par l’Art : les notes, les couleurs, les formes, l’harmonie, la poésie, la beauté et de tout ce qui relève du domaine de l'abstrait.

C'est exigeant mais nous pensons qu'il n'y a pas à économiser ce temps-là. Il n'y a pas de possibilité des transformer la société sans mettre l'art et l'imaginaire au cœur de notre projet de société.

Et c’est ce qu’ont parfaitement compris les acteurs de Nuit Debout en proposant dès le début les commissions Poésie debout, Musées debout, Artistes debout, Spectateurs debout, Auteurs debout, Orchestre debout !...

On peut sans doute affirmer que les deux concerts de l’Orchestre debout sont le symbole parfait de ce mouvement dont le moins qu’on puisse dire est qu’il cherche à redonner à la démocratie tout son sens.

Ce peuple, auquel la mairie de Paris avait offert, place de la République, pour commémorer les attentats de Charlie Hebdo, un concert de Johnny Hallyday, ce même peuple, quand il veut célébrer ses retrouvailles avec lui-même et sa joie de penser et d’inventer ensemble, s’offre un programme Dvořák, Beethoven et Verdi. 3000 spectateurs, 150 choristes, 300 musiciens, issus d’un même mouvement, réunis autour des valeurs de respect, d’écoute, d’effort, d’Universel… dans un Hymne à la Joie.

Sonia Masson, Artiste

Marie-Pierre Boursier, Membre du Conseil national

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