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36e congrès - Le texte - Il est grand temps de rallumer les étoiles

Les statuts du PCF adoptés au 36e congrès

Discours de clôture par Pierre Laurent

Journal CommunisteS n°507 - Spécial 36e congrès - 13 février 2013

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Musulmans, islam, religions, identités, droits et ce qu’en fait le capitalisme par Pierre Saly

1 - Le capitalisme a besoin, pour renforcer l’exploitation de diviser les exploités en fonction du principe « diviser pour régner ». Ce besoin se renforce quand la crise économique et sociale, et donc politique, s’accentue comme c’est le cas aujourd’hui en France. Simultanément les classes dominantes ont besoin d’assurer leur hégémonie idéologique et politique afin de regrouper autour d’elles des blocs déterminants de citoyens (classes, catégories socio-professionnelles, groupes d’affinités religieuses, culturelles ou nationales etc), et donc de rendre plus difficiles les rassemblements et convergences des victimes du capitalisme, voire de délégitimer l’idée même de la lutte des classes et donc sa pratique.

2 - Le terrain de la croyance religieuse est un terrain particulièrement adapté à ces entreprises de division et de brouillage des prises de conscience. Mais le champ de ces entreprises dépasse le seul terrain religieux. Tous les domaines de l’idéologie consciente, y compris celui du discours se voulant rationnel et libéré des aliénations religieuses, sont concernés, comme aussi ceux de la subjectivité, de l’impensé, de l’intime.

3 - L’intervention progressiste contre les sources matérielles de l’exploitation capitaliste ne saurait s’enfermer dans ce seul combat au motif que, si cette exploitation est mise en échec, ce qui en dérive l’est ou le sera aussi. Le combat de classe visant à arracher de larges pans de l’hégémonie aux classes dirigeantes se livre sur le terrain économique et social, sur le terrain de la politique qui en découle, sur le terrain de l’idéologie consciente et structurée, mais aussi sur les terrains plus incertains des croyances (les siennes et celles des autres), des affects, des comportements assis sur les sables mouvants de l’intime, de tout ce qui enraciné dans des millénaires d’histoire objective et subjective de l’homme mais perpétuellement refaçonné par les circonstances concrètes de la vie de chacun.

4 - En ce sens le combat contre la religion est, comme tel, dénué de signification pour un militant révolutionnaire, comme l’avait admirablement perçu Marx face à Feuerbach, n’hésitant pas à porter le fer de sa critique au nom de « l’humanisme concret » (celui des rapports de classe) sur un terrain particulièrement problématique dans La question juive.

5 - Cela signifie que les avancées de la raison, portées notamment par les Lumières mais remontant à Platon et Aristote, d’ailleurs parfois formulées en termes religieux, voire portées par des courants entiers, marginaux ou pas, de la société des croyants (par exemple le motazilisme, Spinoza etc), sont un héritage précieux qu’il faut faire fructifier dans les conditions de notre temps.

6 – Cela signifie aussi que la lecture du contenu de classe (Voir Engels et la Guerre des paysans) de chaque épisode dans lequel le religieux paraît déterminant est essentielle, comme est essentiel le décryptage de la signification, du point de vue des grands enjeux qui traversent l’univers social, des prises de position, controverses religieuses, et discours religieux structurants, fussent-ils en apparence purement théologiques.

7 – Cela signifie aussi que l’association des tendances religieuses dominantes (surtout quand elles s’incarnent dans des Eglises et des hiérarchies cléricales constituées) avec les intérêts des classes dominantes est une constante qui doit être reconnue est dénoncée, sans même faire l’impasse sur ce qui, dans les fondements théoriques des religions, justifie en permanence cette convergence entre l’ordre religieux spéculatif et l’ordre social dominateur (de Saint Augustin à Luther et aux évangélistes américains de notre temps).

8 – Cela signifie enfin que la position appelant à l’union de ceux qui croient au ciel et de ceux qui n’y croient pas au nom de la seule communauté de leurs intérêts de classe est une position fondamentale mais minimale. Elle a constitué dans l’histoire du mouvement ouvrier un moment essentiel, mais qui appelle des enrichissements (en cours depuis des décennies dans les partis communistes).

9 – La question de l’islam et des musulmans dans la société française d’aujourd’hui est un excellent terrain propice à la mise en œuvre de toutes ces dimensions de l’analyse. La droite et le grand patronat ont intérêt à faire monter dans la société un sentiment de peur, de refus, de haine à l’encontre des musulmans, car c’est diviser le monde du travail, la classe ouvrière (au sein de laquelle les musulmans sont particulièrement nombreux), l’univers salarial. A cette fin sont mobilisées à la fois des considérations historiques à la pertinence douteuse, des présentations caricaturales du contenu central de l’islam (à supposer qu’une telle chose existe, qui puisse être majoritairement reconnue par les musulmans eux-mêmes), des présentations tout aussi caricaturales et mensongères des comportements réputés islamiques, des amalgames sans fondement (islam = terrorisme etc), des généralisations géopolitiques ultra simplistes, des spéculations gratuites (l’islam est à distinguer des musulmans etc). Tout ceci a été désigné par le mot « islamophobie », mot dont la pertinence est évidente pour désigner toutes ces manifestations de haine ou de stigmatisation, nourries par la mobilisation des peurs ancestrales et réactivées par les guerres coloniales de la France et le trouble sentiment qu’elles ont induit dans l’inconscient collectif. Dans un contexte nouveau l’islamophobie remplit la même fonction que hier l’antisémitisme, une fonction de détournement des aspirations à de vrais changements dans notre société. De même que l’antisémitisme a servi pour une part d’épine dorsale à la mobilisation (populaire hélas) que le nazisme a organisée et fait fructifier, l’islamophobie est aujourd’hui le terrain par excellence des entreprises de la droite extrême. Face à de tels enjeux le débat sur les origines du terme (les mollahs ou pas les mollahs) parait bien futile.

10 – Est-il légitime de parler des « musulmans » de France (ou des « musulmans » en France). Non, si le terme devait enfermer toute une partie de la population dans un ghetto de mots, les considérer comme une masse compacte, une « communauté » avec laquelle on dialogue, on négocie, on partage ou on ne partage pas des valeurs. Alors que si une chose est évidente c’est, chez ces « musulmans », l’infinie diversité des statuts sociaux, des approches culturelles, des penchants politiques et naturellement des degrés et formes d’adhésion à la religion. Mais le terme conserve sa légitimité si on reste attentif à cette part de leur identité que des millions de citoyens français ou résidents en France souhaitent voir reconnue et à laquelle ils tiennent. Que l’islam ne soit pas la même chose que les musulmans est une évidence tout comme le christianisme n’est pas la même chose que les chrétiens. Mais la réalité sociologique et culturelle et le paradigme religieux s’interpénètrent et entretiennent entre eux une multitude de liens qui sont loin d’être seulement des liens de subordination ou d’adhésion. Il est donc légitime que les militants révolutionnaires appréhendent dans leur réflexion et leur action « les musulmans » et « l’islam » sans les identifier ni les opposer.

11 - D’où l’attitude envers les « communautés ». Les croyants ont le droit de constituer des structures associatives responsables de leur organisation cultuelle mais aussi aptes à exprimer dans la société des opinions qui leur sont communes. On voit mal pourquoi seuls les catholiques seraient fondés à le faire par le biais de leur organisation propre la plus générale qui est l’Eglise. Mais il faut résister très fortement à la volonté de groupes à s’autoproclamer comme les interprètes légitimes exclusifs de leur « communauté », comme le font avec une belle assurance le CRIF sur le terrain laïc et le Consistoire sur le terrain religieux, alors que la grande majorité des juifs de France n’ont jamais participé à quoi que ce soit qui ressemble à leur désignation. Il en est de même du CFCM. La France n’est pas un amalgame de « communautés » désunies entre lesquelles les pouvoirs publics et le pouvoir médiatique dispenseraient leur arbitrage. Plénitude du droit d’association pour les fidèles oui. Morcellement de la France en communautés, pour le plus grand bien du capitalisme, non.

12 – Un débat est en train de se déployer, le débat sur la nécessaire « déracialisation » de la politique en France (très vilain mot auquel on peut préférer deséthnicisation). Si on veut dire par la que la contre-révolution capitaliste (vraie révolution « libérale » en termes de rapports sociaux de production mais habillée d’un vernis de révolution « libérale » en termes sociétaux) qui se déploie depuis un tiers de siècle a marqué de sérieux points en matière de pédagogie de la division et de la renonciation à faire du commun, alors on a raison et il est effet urgent de réagir. Mais si on veut dire qu’il n’y a d’humanisme que général, indifférencié (le mot à la mode est « universaliste »), ignorant superbement la part de spécifique qui est en beaucoup d’entre nous, à vrai dire en tous, je crois que le terme nous oriente à contre sens de ce qu’il faudrait.

13 - Le débat se prolonge par une curieuse opposition entre « l’égalité des chances » qui serait capitaliste et américaine et « l’égalité des droits » qui serait révolutionnaire et progressiste. On voit bien en effet derrière la première la vision typiquement américaine: nous devons tous avoir dans notre gibecière d’écolier notre possible bâton de maréchal en business, et que le meilleur gagne. Mais la seconde rend perplexe si du moins elle n’est pas complétée par autre chose. Bien sur il importe que  tous «les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », mais il me semble que le marxisme a complété 1789 en précisant que, sans les conditions matérielles de leur exercice les droits égaux universels sont une abstraction bourgeoise. Donc la revendication est à compléter : « universalité et égalité des droits mais en donnant à tous la possibilité matérielle de les exercer jusqu’au bout ». Certes le mot d’ordre d’égalité des droits pour tous est extraordinairement mobilisateur auprès des populations « issues de l’immigration », car elles ont le sentiment aigu que les droits qu’on leur affirme être ceux de tous sont singulièrement ignorés. Quel droit au travail quand on s’appelle Mohammed et qu’on a sept fois moins de chance de trouver du travail à qualification égale ? Quel droit à la sécurité dans la rue quand on a la peau basanée avec le « contrôle au facies » à répétition ? S’il y a un terme qui est fréquent dans le vocabulaire de nos compatriotes concernés c’est qu’ils en ont assez du « deux poids, deux mesures ». Rien ne serait plus négatif qu’une affirmation d’universalité des droits sans leur complément d’exercice de ces droits. En ce sens je ne trouve pas bonne la formule « la République, rien que la République, toute la République ».

14 - Faut-il alors aller vers la « discrimination positive » a l’américaine (expression au demeurant très malheureuse mais c’est du fond qu’il est ici question). Si des mesures particulières ne sont pas prises par les progressistes ou sous leur impulsion pour combattre et contrebattre les pesanteurs sociales, qui sont toutes réactionnaires, on risque de manquer quelque chose de très important. Oui, il faut combattre la pesanteur de l’héritage patriarcal de notre société en imposant à tous les niveaux la parité et non pas en rester aux affirmations justes mais insuffisantes des féministes du passé : droits de femmes égaux à ceux des hommes. Oui il faut « discriminer positivement » le travail en donnant au syndicalisme (qui est « la force de ceux qui n’ont pour force que leur nombre ») de nouveaux pouvoirs dans l’entreprise en rognant le pouvoir de disposition des patrons que le capitalisme a rebaptisé « liberté du travail, liberté d’entreprendre ». Oui il faut aider spécifiquement les élèves en difficulté et donc « discriminer positivement » les écoles des quartiers populaires. Oui il faut donner à toutes et tous le droit de s’exprimer dans sa langue, ou la langue de ses racines, même si ce n’est pas « la langue de la République » etc.

15 – « racines », « identités » voici des mots parfois mal vus, encore plus si ils ont une connotation religieuse (ou originellement religieuse car il y un grand nombre de juifs athées et de musulmans athées, mais qui pour autant ne souffriraient pas de voir mise en cause leur judaïté ou leur islamité). Notre discours sur l’universalité de l’humain, sur l’unité de l’espèce homme par delà les différences d’apparence, de culture, de niveau de développement etc. porte une énorme charge progressiste qui a traversé l’histoire et qui puise ses racines lointaines aussi bien dans saint Paul que dans le Coran (et bien d’autres novations spirituelles encore) et ses racines proches dans la révolution des Lumières françaises, anglaises, italiennes et allemandes. Mais il est réduit à un squelette décharné si il ne prend pas en compte les formes particulières de l’humain. Voltaire était passionné par la Chine, alors symbole de la différence positive avec nos sociétés. Diderot a fantasmé sur le « bon sauvage ». Marx a cherché le particulier dans le développement des modes de production et dans les cultures qui vont avec. Beaucoup de nos compatriotes portent avec eux des spécificités culturelles, religieuses, linguistiques, voire « nationales » auxquelles ils sont infiniment attachés. Comment s’adresser à eux de façon convaincante si on leur donne le sentiment qu’il faut « être et faire comme tout le monde » alors qu’ils sont bien placés pour voir que ce « tout le monde » est bien hexagonal. Notre lecture de la laïcité ne saurait être une sorte d’affirmation intemporelle et universelle d’une doctrine d’émancipation que la France aurait apportée au monde au milieu des autres « droits de l’homme » et dont l’expression phare serait la mesure de la taille des vêtements féminins. Notre lecture de la laïcité est celle d’une doctrine initialement construite sur le préalable d’émancipation de la puissance publique des déterminations dictées par les instances religieuses, mais qui s’est développée en une philosophie du vivre-ensemble, du respect de l’autre, de la pédagogie des idées et des pratiques libératrices. Dans cette laïcité il y a place pour la reconnaissance des identités conçues non comme des replis dans les conforts des « communautés », mais comme des réalités en mouvement, sans cesse confrontées à ce qui est « autre ». Les tenants de ces identités peuvent être, si nous savons tenir le discours qu’il faut, à l’écoute d’un langage progressiste. Si tout mouvement vers une législation d’interdiction du blasphème doit être totalement condamné, si la liberté de critique religieuse doit être absolue, les progressistes ne peuvent se reconnaître ni dans un discours qui prend le prétexte de la laïcité pour organiser la stigmatisation et donc la ségrégation des « musulmans » de notre pays, ni dans des postures intentionnellement blasphématoires qui ne peuvent que glacer le sang de celles et ceux que nous voulons gagner à nos justes luttes. Et ceci est naturellement tout aussi vrai par rapport aux chrétiens (et à tous les autres croyants)

16 – Donc nous devons nous adresser aux musulmans (comme à toutes les minorités de la population, et chacun de nous sur un terrain ou sur un autres appartient à une forme de minorité) en prenant en compte deux aspects. D’une part leur désir d’être reconnus comme égaux à tous les autres, d’être reconnus comme « d’ici » (et non comme extérieurs à l’imbécile concept de « Français de souche »), d’être reconnus comme des citoyens ayant la plénitude réelle et égale des droits civiques pour ceux qui sont Français ou peinent à le devenir. D’autre part leur volonté que leur part d’identité ne soit pas niée, récusée, ridiculisée, marginalisée, folklorisée. En témoigne, alors que la pratique religieuse recule globalement, l’attachement renforcé à des marqueurs identitaires dont le ramadan est le plus notable. En ce sens, s’il est bien vrai que les musulmans sont généralement excédés par le battage médiatique, très généralement malveillant, qu’on fait à leur sujet, qu’ils en ont assez d’être pris pour les mauvais élèves de la République, qu’ils voudraient bien qu’on leur « lâche les baskets », il est également vrai qu’ils n’ont pas envie de se fondre dans le paysage, d’un islam couleur muraille et je ne crois pas bon de réclamer pour eux un « droit à l’invisibilité » qu’ils ne me semblent nullement demander. Il me semble qu’il faut être à l’écoute de toute cette partie de la jeunesse musulmane, surtout quand elle est politisée, qui veut être reconnue et respectée comme telle, sans avoir le sentiment de se mettre ainsi en marge de la France.

Des milliers de militants, y compris au PCF, portent avec fierté le prénom qui les désigne comme « musulmans », comme des dizaines de milliers de syndicalistes, de militants associatifs. Derrière il y a des familles, des électeurs qui souvent votent communiste dans nos municipalités. Il est de notre devoir de les entraîner dans les batailles progressistes comme le PCF avait si bien su le faire avec les populations immigrées dans l’entre-deux guerres. Il y a là d’inestimables ressources de « Français de préférence » comme disait Aragon.

Pierre Saly (section Paris 5e)

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